Fausses couches, les dangers d’un tabou

La députée française Paula Forteza a révélé publiquement sa fausse couche sur un blog le 23 juin dernier. Cette prise de parole a remis sur le devant de la scène un sujet qui occupe peu les colonnes de la presse, les conversations familiales et amicales. Les fausses couches sont pourtant nombreuses : l’Organisation Mondiale de la Santé les chiffre à 2,6 millions par an dans le monde. Pourquoi ce silence, et comment peut-il porter préjudice aux femmes ?

 

« Les 48 heures qui suivirent furent les plus éprouvantes que j’ai eu à vivre, tant physiquement qu’émotionnellement. » Ces mots sont de l’élue française La République En Marche (LREM), Paula Forteza. À 32 ans, la députée des Français de l’étranger en Amérique latine et dans les Caraïbes, vient de vivre une fausse couche.

Elle raconte son expérience dans un billet publié le 23 juin, sur le site Medium « Fausses couches : et si on en parlait ?« . Un succès : partagé plus de 230 fois sur le réseau social Twitter, et aimé par plus de 600 personnes. Paula Forteza y dépeint « l’incompréhension » et « l’angoisse » qui l’ont envahie, après une arrivée « en catastrophe aux urgences ». Paula Forteza arrivait au 4ème mois de grossesse, quand le placenta s’est décollé.

Même incompréhension pour Marie-Hélène Lahaye, auteure du blog « Marie, accouche là » et de « Accouchement : les femmes méritent mieux » (éditions Michalon). Deux fausses couches « traumatisantes », en Belgique.

« Lors de la première, en 2009, on m’a informée d’un problème lors d’une échographie. On m’a donné un cachet, et renvoyée chez moi ». Marie-Hélène ressent alors une « immense solitude » et plus tard, « une douleur atroce » : « J’ai perdu tellement de sang que j’ai quasiment fait une hémorragie. C’était le carnage dans la salle de bains ». Viendra « une forme de dépression ». Marie-Hélène était en train de faire une fausse couche. Son médecin lui a alors prescrit un médicament pour lui provoquer des contractions.

Une fausse couche est, selon l’Assurance Maladie française, une « interruption spontanée de grossesse qui survient au cours des 5 premiers mois ». Une femme sur trois en vivrait une dans sa vie. Et une grossesse sur quatre déboucherait sur une fausse couche précoce (moins de 14 semaines d’aménorrhée), selon des estimations difficiles à vérifier, en l’absence de statistiques officielles, notamment en France.

Fausse couche : un deuil difficile

 

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) précise sur son site Internet, qu’il est « vital » de parler de la perte d’un bébé, un thème qui reste « tabou dans le monde entier (…) source de stigmatisation et de honte ». À tel point que les femmes n’en parlent pas.

Une « injonction du silence » pour Marie-Hélène Lahaye, qui impose aux femmes de taire leur grossesse les trois premiers mois. Pour l’auteure de « Accouchement : les femmes méritent mieux », la fausse couche est souvent tue car perçue comme « un échec, voire une souillure ». Ce silence invisibilise, et isole les femmes dans leur chagrin, d’autant qu’il n’est pas toujours possible de faire reconnaître juridiquement l’existence de cette grossesse.

En France, un fœtus peut être inscrit à l’état civil, et au livret de famille, uniquement dans la section « décès », si la fausse couche a eu lieu après 22 semaines de gestation (4 mois et demi de grossesse), ou si le fœtus pèse plus de 500 grammes. Mêmes conditions requises si les parents souhaitent organiser des obsèques.

Aux yeux de la loi sur les enfants nés sans vie, « un enfant mort-né avant 22 semaines d’aménorrhée et ayant un poids de moins de 500 grammes a le statut de « pièce anatomique » ». Dans ce cas, « la seule chose que l’on peut donner à une femme qui a vécu une fausse couche, c’est un certificat d’accouchement, que certaines femmes demandent, quand d’autres en sont choquées », souligne Nathalie Lancelin-Huin, psychologue spécialisée dans le deuil périnatal à la maternité d’Annecy, et auteure de « Traverser l’épreuve d’une grossesse interrompue » (éditions Josette Lyon).

Or, donner un certificat d’accouchement à une femme dont la grossesse vient de s’interrompre peut en bouleverser plus d’une. Paula Forteza écrit ainsi, dans son billet : « Saviez-vous que, à l’hôpital, la fausse couche est prise en charge tel un accouchement comme les autres : péridurale, séjour à l’hôpital de la maternité, certificat d’accouchement ? ».

« On est mauvais dans nos prises en charge, il faut qu’on accompagne davantage les femmes », déplore Nathalie Lancelin-Huin qui nuance aussitôt : « Le personnel médical et paramédical fait de son mieux ».

 

Fausse couche : Michelle Obama a aussi parlé

 

« Comment voulez-vous que l’on en parle plus, si même au sein du couple, ou sur le lieu de travail, les femmes se sentent souvent incomprises ? », lance la psychologue Nathalie Lancelin-Huin. « On parle des fausses couches seulement quand une personne connue livre son témoignage ».

Quelques mois avant Paula Forteza, c’est Michelle Obama, l’épouse de l’ex-président américain Barack Obama, qui brise le silence autour de sa fausse couche dans ses mémoires « Becoming » (Devenir, éditions Fayard).
« Une fausse couche est une expérience solitaire, douloureuse, et démoralisante. Quand vous en faites une, vous pourriez penser que c’est de votre faute, or ce n’est pas le cas. » L’avocate de formation poursuit : « Cela arrive à plus de femmes que l’on ne croit. Je l’ai su après avoir parlé à quelques amis de ma fausse couche ».

 

Fausses couches : et les hommes ?

 

D’autres personnalités ont contribué à amener le sujet des fausses couches dans le débat public. Parfois, des hommes, comme le PDG de Facebook. Marc Zuckerberg a annoncé sur ce réseau social la grossesse de son épouse le 31 juillet 2015, et évoqué leurs trois fausses couches antérieures.

C’est « une aventure commune », souligne Paula Forteza, qui dénonce « les disparités dans le couple » face aux fausses couches. J’ai eu « un mois d’arrêt de travail (…) mon conjoint, pourtant absolument investi dans la grossesse depuis le premier jour, s’est vu obligé à prendre des congés payés pour se remettre », tance la députée.

Pour la psychologue Nathalie Lancelin-Huin, l’Histoire explique en partie l’inégale prise en charge des fausses couches entre hommes et femmes : « Les hommes assistent aux accouchements depuis une cinquantaine d’années seulement ».

 

Fausses couches : prise en charge et information

 

Paula Forteza déplore l’absence de « campagne publique » et « d’information systématique et complète de la part de gynécologues ». Mais informer sur tous les risques possibles « engendrerait des grossesses anxieuses », estime Nathalie Lancelin-Huin. « Informer oui, mais au moment venu. »

Pour la psychologue, il convient de mieux expliquer le déroulement d’une fausse couche aux femmes qui, par exemple, décident de vivre chez elles une « expulsion spontanée » de l’embryon. « Je conseille au personnel médical de les prévenir qu’elles risquent de saigner beaucoup, de ressentir d’intenses douleurs de règles, et qu’il est préférable qu’elles achètent plusieurs serviettes de bain. »